Rêve du 220726
C’était un rêve étrange.
Je crois que la première fois que je la vis, ce fut sur une application de rencontre. Elle était fine. Les cheveux bruns et ondulés, le teint d’une peinture de Cranach. Un petit nez saillant, des pommettes hautes, une bouche précise, comme tracée à la mine par une main experte. Des yeux noirs, presque sans iris, qui ne regardaient jamais vraiment devant eux mais semblaient voir quelque chose que les autres ne voyaient pas. Grande sans être grande. Elle avait quelque chose d’ancien, de mythologique, presque déjà extérieur à notre monde. Presque déjà extérieur au monde des vivants.

Ce ne fut cependant pas là que je la rencontrai. Je ne me souviens plus où c’était. Je sais seulement qu’un soir, dans un bar, je la croisai. J’étais seul et elle aussi, je crois. Aucun de nous n’était triste. Nous contemplions seulement la foule et la vie qui se déroulait autour de nous.
Elle vint me parler, ou peut-être était-ce moi qui lui adressai la parole en premier.
Nous parlâmes d’art, de littérature, de musique, de cinéma. La foule semblait se mouvoir autour de nous comme une masse, floue et unie. Comme un banc de poisson. Dansant au gré du courant. Se mouvant sans que cela ne nous affecte aucunement. Tout semblait assourdi autour de nous.
Le bar allait fermer. Nous étions les derniers. Sans qu’un mot ne fut échangé, nous décidâmes de rentrer ensemble.
Le trajet disparu dans la hâte. Je me souviens juste du monde absent, la tenant par la taille, près de moi, en marchant.
Ce n’était ni chez elle ni chez moi, mais chez une connaissance de l’un d’entre nous. Il n’était pas là.
C’était une grande demeure grise, en pierre de taille, un toit noir. Un manoir tel que l’on peut en croiser en Écosse. Complètement délabré, tombant presque en ruine. Autour de nous, mais peut-être est-ce seulement un souvenir fabriqué, le ciel noircissait et le froid s’insinuait.
Nous entrâmes. Le lieu n’était pas vide, mais si grand qu’il était, il le paraissait. Face à nous un double escalier se deployait tel un papillon. A notre droite se trouvait une grande cheminée. Le feu y brûlait en de grandes flammes douces et nourricières.
Nous nous allongeâmes là, ensemble, sur un tapis, ou peut-être une peau, à même le sol, tout habillés. Il n’existait plus autour de nous qu’une parenthèse primitive, protégée du monde.
Notre conversation se prolongea. Elle semblait heureuse et riait sans retenue. Ses yeux noirs de jais faisaient éclater comme des crépitements à chacun de ses rires.
J’allai chercher une couverture de fortune. Nous nous déshabillâmes et je la tins contre moi. Je sentais la chaleur de son corps mince contre le mien. Je voulais l’envelopper et je ressentai comme un besoin de la protéger. De chérir cette présence aussi inattendue que précieuse. Serrés ainsi, nous nous endormîmes heureux et sans peur. Pleins d’amour l’un pour l’autre. Le feu s’endormit aussi, veillant sur nous encore un instant avant que nous ne sombrions dans nos rêves.
Ce sommeil semblait comme nous transporter ailleurs. Comme si le monde autour de nous, dessiné au pastel s’effaçait sous la main d’un enfant frottant la feuille de sa paume.
Le matin, tout réapparu brusquement. Le feu était éteint. En réalité, pas une cendre ne se trouvait dans l’atre. La maison semblait vide, décharnée. Tout était gris, d’un gris surané. Froid. Je me souviens de cette froideur qui piquait. Qui semblait comme milles fourmis sur la peau.
Je me réveillai seul. Pas en sursaut, mais avec une peur qui me lacérait le ventre. Je sentais l’angoisse monter, avec la certitude que quelque chose de terrible était en train de se produire.
J’enfilai mes vêtements en hâte et me précipitai vers la sortie. La porte s’ouvrit dans un grand grincement. Sitôt que je franchis le seuil, la demeure disparut derrière moi ne laissant place qu’à un brouillard.
Je débouchai, tombait presque à la renverse, flottant au-dessus d’une grande place au milieu d’un immense jardin à la française, ressemblant à celui des Tuileries. Sur cette place se trouvait un obélisque, peut-être celui de la Concorde, mais encore plus esseulé. Devant moi s’étendait un espace monumental, comme une architecture destinée à un culte dont j’ignorais encore le rite. Le temps était gris, de ce gris froid et enveloppant propre au ciel parisien. D’un temps qui semble vouloir pleurer la disparition d’une époque jamais connue par les vivants.
J’étais loin, et si proche à la fois. Tout ce paysage me paraissait distant et pourtant, il semblait qu’en un pas je me retrouverais au pied de l’obélisque.
Elle se trouvait là. Debout, droite, magnifique et gracieuse. Avec toujours ce même sourire satisfait et énigmatique. Celui d’une personne qui avait tout vu et tout vécu. Qui savait que sa fin était là, l’avait toujours su, et qu’elle arrivait à la bonne heure.
En face d’elle, séparée par la colonne, se trouvait une vache blanche. Il m’était difficile de le distinguer clairement, mais c’est ce que je crus reconnaître. L’animal se tenait tranquille, paisible. Comme miroir de la femme face à elle. La tête haute.
Je compris aussitôt ce que je savais déjà, mais sans me l’avouer. Aujourd’hui était le jour de son exécution. Cette certitude avait la simplicité et la violence d’une fatalité antique.
J’ouvris la bouche pour hurler, pour que tout cela s’arrête, pour lui dire de revenir près de moi. Qu’on lui laisse la vie sauve et nous disparaîtrions ensemble. Que mon cri la sorte de ce que je ne pouvais expliquer que comme une transe. Que je puisse lui intimer de chérir sa vie. Que je puisse lui dire que je voulais la passer avec elle.
Avant même qu’un son pût franchir le seuil de mes lèvres, avant même que mon hurlement ne puisât dans ma cage thoracique, deux balles partirent. D’un seul son. Au même moment.
Elles venaient de directions opposées.
De loin, très loin.
Alors seulement, je me rendis compte que nous nous trouvions dans une vallée. Les tireurs se tenaient à une distance indicible. Il serait impossible de savoir un jour qui ils étaient.
Une balle l’atteignit à l’arrière du crâne. Au même instant, depuis l’autre versant de la vallée, la seconde abattit l’animal qui lui faisait face.
Sortant de leur crâne, les projectiles tracerent un mince trait rouge dans l’air.
De part et d’autre de la colonne elles s’écroulèrent ensemble. Leur corps inanimés semblaient ceux de dormeurs paisibles. Je me réveillai avec effroi.
Pourtant, l’effroi céda presque aussitôt à une étrange quiétude. Avec elle vint la certitude que quelque chose de beau, que je ne parviens toujours pas à nommer, venait de se produire.
